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Au nom du père… Entretien avec Frédéric Videau, auteur et réalisateur

Dernière mise à jour le mardi 17 avril 2012

Propos recueillis par Catherine Lefort

Après Le Fils de Jean-Claude Videau (documentaire, 2001), Variété française (fiction, 2003), À moi seule est le 3e film de Frédéric Videau. Dans son œuvre, le cinéaste ne cesse d’interroger le rapport au père, mêle rage et tendresse, humour et noirceur, conflit de classes et guerre des sexes, pour mieux démêler l’écheveau de l’amour.

À moi seule décrit dans toute sa complexité l’intimité monstrueuse de Gaëlle et de Vincent, son geôlier jouant tour à tour le rôle de père, d’instituteur, d’ophtalmo, de compagnon… Une confrontation sans merci où la force vertigineuse d’une jeune fille finira par l’emporter.

Derrièrelacamera-F.Videau

Sorti le 4 avril dernier, À moi seule a été sélectionné à la Berlinale 2012. Quel effet cela vous a-t-il fait ? Et quel a été l’accueil du festival ?

D’abord, après la sortie de Variété française , j’ai eu une interruption de huit ans. Cette coupure a été marquée par un profond désarroi… J’avais le sentiment d’être dans une impasse. Et puis, j’ai fait une rencontre déterminante, celle de ma productrice : Laetitia Fèvre. Laetitia est quelqu’un qui a une capacité exceptionnelle en matière de lecture de scénario. Elle a su guider et faire maturer mon travail d’écriture.

Le projet était périlleux, le clinique, le glauque ou l’obscène n’étant jamais loin dans ce type de récit. Mais Laetitia a été là, à mes côtés. J’ai écrit le scénario à toute vitesse en six mois et huit versions… Je ne me suis pas laissé respirer. Puis un jour, Laetitia m’a dit : « C’est bon, nous tenons le scénario ! » Je lui dois beaucoup car elle m’a remis au travail et permis de réaliser À moi seule.

À Berlin, des personnes sont venues me parler les larmes aux yeux… J’ai su alors que les gens se sentaient « concernés », ça m’a beaucoup rassuré. À moi seule est mon film le plus personnel, c’est ce que je ressens, le plus lumineux aussi, en dépit de son sujet, et contrairement aux deux premiers, c’est le film de la maturité, parce que c’est un film du point de vue du père… Et curieusement, c’est aussi le film d’une certaine sérénité, parce que j’ai compris où est ma place, là où je peux agir. D’une certaine manière, je fais des films pour dire aux autres que je fais partie de la communauté des hommes, que j’ai fait ce choix-là, et que j’en tire les conséquences, que je ne fais pas semblant.

Vous êtes né à Angoulême, dans une famille où le cinéma ne faisait pas partie des loisirs familiers. Après le bac, il y eut khâgne, hypokhâgne à Paris. Malgré votre passion cinéphile, votre parcours ne vous destinait pas à la réalisation de films. Comment êtes-vous venu au cinéma ?

Vers 14 ans, un pote dont les parents étaient aisés me payait le cinéma sur son propre argent de poche, 200 francs par mois, je me rappelle. Une fois, nous sommes allés voir Le Juge Fayard dit le Shérif, d’Yves Boisset. Après, je lui ai dit : « Tu vois, un jour, je ferai ça », sans trop savoir quoi au juste, réalisation, scénario, montage, bref…

À Paris, lorsque j’étais en prépa, le week-end, du samedi 9 h jusqu’au dimanche soir, je pouvais voir jusqu’à huit films… Un ami m’a dit un jour : « Bien sûr, tu peux essayer de faire Normale Sup, mais tu ne parles que de films… Tu devrais tenter une école de cinéma. » Je l’ai écouté et tenté le concours d’entrée à la Fémis où j’ai été reçu en réalisation. Ensuite, j’ai travaillé plusieurs années comme assistant au service des sports de France Télévisions. Je gagnais très bien ma vie. En 2000, après le Tour de France, je devais repartir tout de suite pour les Jeux olympiques de Sydney. Et là, je ne sais pas ce qui s’est passé, j’ai dit non, je ne pars pas, et je ne suis pas parti.

C’est là que l’écriture a démarré. Puis elle m’est devenue indispensable. Elle est désormais une pratique quotidienne, sans aucun affect, un truc sportif, une sorte d’hygiène de vie, qui me permet de la gagner, au passage.

 

À moi seule est inspiré d’une histoire réelle : l’affaire Natascha Kampusch, une jeune fille autrichienne séquestrée pendant huit ans. Mais le carton indique qu’il s’agit d’une pure fiction. N’est-ce pas contradictoire ?

D’abord, si j’avais voulu raconter la vraie histoire de Natascha Kampusch, il aurait fallu que je rencontre son ravisseur. Cet homme s’étant suicidé, de mon point de vue, ce film était impossible à faire. De plus, ce n’était pas mon envie.

Peu après sa libération, je vois cette toute jeune femme parler à la télévision. Ce qui m’a frappé, c’est sa force de vie impressionnante. En tant que cinéaste, ce que j’ai toujours envie de raconter c’est cette énergie qui anime chacun de nous en dépit des épreuves. Ce que j’appelle parfois l’amour. Souvent, ça se passe à l’intérieur d’une famille, car c’est le cadre parfait pour raconter à quel point tout peut partir en vrille…

Pour vous concentrer sur cette relation terrible – tout en rapports de force – entre Gaëlle et Vincent, et évacuer la dimension sensationnelle, vous construisez votre film d’une façon très personnelle.

Oui, avant même d’écrire le scénario, j’ai imaginé les scènes que je voulais voir : la scène de l’ophtalmo, la dictée… Des moments de relâchement avec des pointes d’humour et qui contrastent avec les scènes terrifiantes de violence. De même que j’ai imaginé les flash-back, convoqués par Gaëlle dans sa quête de reconstruction. C’est en éliminant le fait divers que mon travail de réalisateur a pu véritablement commencer.

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Précisément parce que vous vous concentrez sur ce rapport de force terrible, la dimension morale s’efface, me semble-t-il ?

Je ne suis pas d’accord. Le film ne méconnaît pas la dimension criminelle du projet de Vincent : être le père de Gaëlle par la force.

C’est un criminel, mais ce n’est pas pour autant que je n’essaie pas de le comprendre. Le point de vue moral n’est pas évacué, simplement la morale du film n’est pas manichéenne.

Reda Kateb, qui incarne Vincent, m’a dit une chose très juste : Vincent est à la fois le bourreau et la victime ; il est le bourreau de Gaëlle et la victime de son projet et de son amour pour elle. Il est le premier à se condamner, c’est ça la zone de trouble.

Gaëlle sait qu’elle doit inverser le rapport de force, c’est sa seule chance de survie. Elle va donc amener Vincent à faire ce qu’il n’a pas envie dans un moment de bascule du film…

De même, après sa libération, elle refuse, face aux autres, de condamner Vincent – c’est pourquoi le film s’appelle À moi seule – ce qu’elle en pense, elle le garde pour elle.

 

Avec ce sentiment paradoxal de vouloir garder pour elle des moments – fugitifs – d’intimité ? Et aussi de reconquérir une liberté dont elle a été privée ?

Absolument. L’idée sous-jacente est cette force de vie, qui fait que chaque être passe successivement de la mort à une renaissance et plusieurs fois au cours d’une même vie. Gaëlle veut explorer ce dont elle a été privée, ce qu’on lui a volé.

Comment s’est passé le tournage ?

J’ai reçu un soutien sans faille des Régions Limousin et Aquitaine, dès le scénario. En Limousin, je savais pouvoir trouver les forêts sombres et profondes que je cherchais pour y faire courir Gaëlle, comme dans un récit médiéval.

En Aquitaine est née ma grand-mère maternelle, j’y ai des souvenirs d’enfance merveilleux, du côté de Nontron. J’ai trouvé cette maison à côté de Périgueux, j’étais heureux de tourner là-bas, je m’y sentais bien. Et j’ai été extrêmement bien accompagné par la commission du film de la Dordogne, des repérages au tournage, jusqu’au bout.

D’autres projets de film ?

Un autre film est déjà prêt, un film choral avec Reda Kateb, Mathieu Amalric et Agathe Bonitzer.

Et ça a tellement bien marché avec Florent Marchet qui a composé la musique de À moi seule que j’ai commencé à écrire avec lui une comédie musicale. Une histoire d’amour, pour Agathe Bonitzer, dont les deux protagonistes renâclent, dans un premier temps, à vivre cet amour qui leur tombe dessus. C’est souvent comme ça, les grandes histoires d’amour, c’est le début le plus dur, sinon ce n’est pas drôle !

 

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À moi seule , écrit et réalisé par Frédéric Videau, produit par Les Films Hatari

Distribué par Pyramide Distribution

Soutenu par les Régions Aquitaine et Limousin

Avec Agathe Bonitzer, Reda Kateb, Noémie Lvovsky, Hélène Fillières, Grégory Gadebois.