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David Prudhomme, trait pour trait
Dernière mise à jour le mercredi 07 mars 2012
Par Sébastien GazeauQui a lu Rébétiko , la précédente bande dessinée de David Pruhdomme, se souvient peut-être de cette phrase : « Les oiseaux sont libres d’aller où ils veulent. Pourtant ils volent presque tous en groupe. » Ce qui était vrai pour la bande de musiciens qu’on suivait de case en case dans la Grèce des années 30 l’est plus que jamais aujourd’hui. Rupestres ! , son dernier ouvrage collectif, est une histoire de copains avant d’être une histoire du dessin et des dessinateurs.
© Réseau Clastres / Rabaté – Prudhomme – Troubs – Guibert – Mathieu
En 2006, le journal Libération lançait un appel aux amateurs souhaitant découvrir la grotte de Niaux (Ariège) et sa galerie de dessins jusqu’alors fermée au public. Fasciné par l’art préhistorique dont il reproduit souvent les figures pariétales, « parce que ça procure un vrai bien-être graphique », David Prudhomme postule et gagne le droit d’aller sous terre à la rencontre de ses ancêtres magdaléniens. C’est un choc. « Après trois heures de marche, tomber sur la belette en neuf traits, ça interroge beaucoup. » Beaucoup trop, semble-t-il, pour un seul homme… Très vite lui vient l’idée de promenades en compagnie d’amis bédéistes. Le principe : aller dans plusieurs hauts lieux de l’art rupestre, partager cette expérience et voir ce que ça fait. Il n’est pas encore question d’un livre ; personne en tout cas ne se l’avoue franchement. « J’ai tout de suite pensé que ça ne pouvait être qu’une aventure collective. On sent bien qu’une logique de groupe a présidé à la création de ces œuvres qu’on fait coïncider avec la “naissance” de l’art. Je voulais retrouver cet effet de tribu. » En attendant, il sollicite son réseau d’amis et parvient sans mal à embarquer dans l’histoire une petite dizaine de compères dont ne resteront au final qu’Emmanuel Guibert, Marc-Antoine Mathieu, Pascal Rabaté, Troubs et Étienne Davodeau.
Une écriture collective
Alors commence la grande boucle. Entassés comme on le voit dans les premières pages de Rupestres !, ils parcourent en voiture la Dordogne, le Lot, l’Ariège, passent des heures à Pech-Merle, Lascaux II, Cougnac, Commarque, Bara-Bahau, Bernifal, Niaux… Les visites s’étalent sur plusieurs mois, chaque fois accompagnées de guides dévoués et curieux de leur démarche. Aucune contrainte ni plan préétabli. Chacun recopie, dessine, laisse aller son imagination aiguisée par le froid et l’obscurité, la beauté et le mystère de chaque endroit. « On a beaucoup lu pour ne pas s’emballer. Parce que c’est facile de partir en sucette lorsqu’on voit ces peintures… On cherche forcément une explication. On essaie de plaquer sa théorie de l’histoire de l’humanité, ses conceptions de l’art. C’est pour ça que j’ai aimé les travaux d’Emmanuel Anati ou de Jean-Paul Jouary, la manière dont ils cherchent ce qui unit les peintures pariétales du monde entier. »
Ce qui est certain, c’est que les hommes se sont succédé dans ces grottes pour ajouter leurs marques à celles de leurs précurseurs. On trouve ainsi sur une même paroi des peintures distantes de plusieurs millénaires mais qui parfois se superposent et se mélangent. Iconoclaste, cette manière de faire a séduit les dessinateurs qui, à défaut de pouvoir poser leur empreinte sur la roche, ont partagé leurs dessins entre eux, laissant à chacun le soin d’y apporter sa touche lorsque cela lui semblait pertinent. C’est ainsi que Rupestres ! contient de nombreuses planches collectives, où il est difficile de distinguer le trait d’un tel ou de tel autre. À l’heure du droit d’auteur, il fallait oser. « L’anonymat qui règne à l’intérieur du livre fait écho à celui qu’on ressent dans les grottes. C’est quelque chose qui me tient à cœur, cette notion d’action collective, de non-propriété. “Ça” appartient à tout le monde. Ça ne signifie pas une absence de propos personnels, parfois contradictoires entre eux comme on le voit dans l’album. Mais le but n’est pas de savoir qui dit quoi, ni qui a raison ou qui a tort. Il s’agit au contraire d’accepter les voix dissonantes. C’est la discussion qui est intéressante dans ce livre, pas le déroulement de l’action, laquelle reste très secondaire. » D’où quelques réactions d’incompréhension. « Certains lecteurs sont désarçonnés par cet ouvrage. Mais nous ne pouvions pas réduire notre expérience à une forme classique. On perd tous ses repères dans les grottes. Il fallait faire passer cette sensation. »
La grande famille des dessinateurs
C’est le cas. Rupestres ! perturbe certains codes du genre, tout en s’appuyant sur d’autres. Les dessinateurs ont ainsi choisi de se mettre en scène pour rendre compte du bouleversement intime que cette déambulation souterraine a provoqué en chacun d’eux. On les voit, affublés d’un surnom de circonstance (Le Bison, La Belette, Crô-Ma, Le Chafouin, L’Auroch, L’Abbé), tour à tour stupéfaits, incrédules, amusés ou irrités, parfois pris d’hallucinations ou en proie à des délires dont on ne saura jamais s’ils furent réels ou fantasmés. Mais l’originalité de cet album tient à ces longues séquences où, littéralement plongé dans des dessins pleine page, le lecteur perçoit l’influence de leurs modèles. On pense aux méthodes autrefois en vigueur dans les académies des beaux-arts qui consistaient à copier sans fin les chefs-d’œuvre du passé. Plus libre mais tout aussi déférente, leur démarche inscrit l’art de la bande dessinée dans la grande histoire de l’art et montre ce qui unit les dessinateurs de tout temps. « Ce travail m’a apporté une grammaire fondamentale qui me permet de décoder plein de choses, notamment dans l’art contemporain. Je vois maintenant des ponts évidents entre ces hommes du paléolithique et des gens comme Miquel Barceló ou Soulages. Je ne dis pas que tous les artistes contemporains s’inspirent de cette époque, mais je perçois des filiations… Cette expérience m’a bouleversé le regard. »
David Prudhomme n’a pas fait que regarder et regarder encore ces dessins vieux de 15 000 ou 20 000 ans. En véritable compositeur-arrangeur de Rupestres ! , il a dû également s’imprégner du trait et de l’univers de ses cinq acolytes, passant « un temps infini » devant leurs dessins pour chercher des liens entre tout ce qu’ils avaient produit ensemble et séparément. Là encore, il s’agissait à la fois de perdre (un peu) le lecteur tout en évoquant une des spécificités de l’art préhistorique. « Dans les grottes, il y a tout lieu de penser que certains dessins ont été faits pour être vus. C’est le cas dans ces grandes salles décorées où des hommes semblent s’être rendus en groupe. Et puis il y a cette chose sidérante. On a découvert des empreintes de mains dans des recoins où seul le bras peut passer. C’est-à-dire qu’il n’était pas possible que d’autres voient ces peintures. Il s’agissait seulement de laisser une trace. J’ai envie de croire que dans ce cas-là, c’est l’acte qui est plus important que le résultat. Quoique le rapport de l’homme à la grotte a dû changer après ça… »
Une histoire de regard
Puisqu’il y en a, on se gardera bien – et l’auteur, sur ce point, resta bien secret – de dire où se situent les dessins cachés qui émaillent les pages de Rupestres !. À chacun de les découvrir ou de les imaginer comme certains guides, à force d’aller dans les grottes, devinent sur les parois des formes que personne d’autre ne voit. Il faut passer du temps sur cet ouvrage pour en apprécier toutes les richesses et accepter, comme l’ont fait les dessinateurs, de modifier son regard sur la bande dessinée. « Les artistes qu’on a découverts étaient audacieux et courageux. En comparaison, ce qu’on a fait n’est pas très risqué. C’est pour cela que j’ai été assez triste que certains lecteurs soient déconcertés par cet album. Il me semble que la bande dessinée ne doit pas être une reproduction d’habitudes. Ça m’interroge beaucoup qu’on ne veuille pas découvrir autre chose. Ceci dit, je reste moi-même assez partagé. D’un côté, je pense que la BD en cases n’est pas obsolète et je voudrais parvenir à la simplicité des Tintin . Mais d’un autre, il ne me faudrait pas grand-chose pour laisser tomber toute narration. J’y pense de plus en plus. J’essaie des choses. Mais pour l’instant, je ne le montre pas. »
Rupestre !
David Prudhomme, Emmanuel Guibert, Marc-Antoine Mathieu, Pascal Rabaté, Troubs et Étienne Davodeau.
28x21 cm ; 195 p. ; 25 € ; Isbn : 978-2-7548-0432-5 ; avril 2011.
Futuropolis
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