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L’art et la technique du cinéma : entretien avec Youen Bernard, directeur de la société Artec
Dernière mise à jour le lundi 27 février 2012
par Laurie VillenaveYouen Bernard est directeur de la société Artec et programmateur pour le Mégarama de Bordeaux-Bastide. Après un passage par la Cinémathèque française, les archives de Bois-d’Arcy, la restauration de vieux films, il rencontre le monde de l’exploitation à Montbéliard en 1998 puis prend la direction d’une nouvelle salle Mégarama à Bordeaux. Il reprend Artec en mai 2009 et continue en parallèle la programmation des Mégarama et des Mon Ciné.
Laure Villenave – Comment est né Artec ?
Youen Bernard – Au début des années 90, suite à l’effondrement des entrées, Artec a géré les défaillances de privés et l’envie de certaines structures publiques de faire perdurer leurs cinémas. La société a compté jusqu’à 20 salles. Étant tributaire de la fréquentation, elle a vite ajouté plusieurs cordes à son arc avec le développement de la maintenance des cabines, puis les dispositifs d’éducation à l’image et les prestations extérieures (plein air, festival). C’est une société suffisamment solide qui a su résister au virage important du basculement d’une société familiale à une société traditionnelle. Aujourd’hui, nous avons 15 salles et des points de tournées, 23 salariés et le chiffre d’affaires est d’environ 1,5 million d’euros cette année.
L.V. – Quel type de cinéma gère Artec ?
Y.B. – C’est un cinéma de proximité. La plupart des salles sont des mono-écran sauf Saint-Médard-en-Jalles (3 écrans), la majorité sont classées. Notre métier consiste à mettre du personnel, du matériel et d’intervenir en cas de soucis, faire la programmation, l’animation, mettre en place des partenariats. La difficulté étant d’avoir la même qualité sur l’ensemble du réseau. Certaines villes ont une vraie volonté de développer le cinéma, d’autres pas du tout.
L.V. – Comment fonctionnent les rapports avec les communes ?
Y.B. – Soit c’est une délégation de service public, soit c’est une convention. Il y a des accords qui sont passés entre la commune et le délégataire. Les relations sont très variables. Il faut bien comprendre que ce ne sont pas nos cinémas, notre rôle est d’en tirer le maximum. Si une ville décide de fermer le cinéma le jour de la sortie du plus gros film de l’année, vous pouvez ne pas être d’accord, cela reste quand même leur cinéma. Parfois, nous avons du mal à communiquer, il y a des mairies qui pensent qu’elles ont tous les droits, d’autres qui pensent que le délégataire a tous les devoirs. Parfois, ce sont les mêmes. Nous essayons de rendre cette relation la plus équilibrée possible. Meilleures seront l’animation, la programmation, la qualité d’accueil et de projection, meilleures en seront l’énergie et la dynamique qui s’en dégageront, et plus la ville aura besoin de son cinéma. Depuis mon arrivée, j’ai reconduit toutes les délégations, il y a une vraie relation de confiance, un vrai savoir-faire et elles le savent.
L.V. – Souhaitez-vous continuer à étendre le réseau ?
Y.B. – Oui, mais pas dans n’importe quelle condition. Une société est obligée de se développer, sinon elle meurt. Il y a une sorte de contrat moral, de règle dans la profession, qui fait que quand quelqu’un est quelque part, on ne va pas l’embêter. Les délégations se renouvellent régulièrement, mais si la ville est satisfaite, je n’irai pas. Nous avons gagné un appel d’offres pour le cinéma de Salles, fermé depuis de nombreuses années. Bien sûr que si je pouvais récupérer d’autres cinémas je le ferais. C’est le problème de l’économie, le monde avance et il faut continuer à faire des bénéfices. À notre tout petit niveau, il faut qu’on rentre dans cette logique-là. Aujourd’hui, sur les 15 salles du réseau, il y en a 5 où Artec gagne de l’argent et 10 où, soit nous en perdons, soit nous équilibrons. C’est l’équilibre qui compte. Ceci dit, nous ne sommes pas dans une logique de développement. Ce qui est vraiment important aujourd’hui, c’est le basculement au numérique.
L.V. – Comment avez-vous vécu le passage au numérique ?
Y.B. – Quand j’ai repris la société, je savais très bien que le prochain dossier serait le passage au numérique. C’est une révolution, ça change tout. C’est passionnant ! Nous avons d’ailleurs monté un centre de formation autour de la question numérique, mené avec Écla. Au moment où nous parlons, nous avons 5 salles équipées, 6 salles en cours d’équipement et le reste devrait l’être d’ici à mai prochain. Les salles qui ne seront pas équipées à l’été 2012 fermeront leurs portes, car il n’y aura plus de copie. Avec le numérique, une fois le film chargé dans le serveur du projecteur par disque dur ou ADSL, l’exploitant le conserve physiquement1 , contrairement à une copie 35 mm qu’il fallait renvoyer après exploitation.
C’est une autre manière de penser, et cela veut dire qu’il faut requalifier le personnel. Aujourd’hui, le projecteur est un ordinateur. Qu’il y ait du monde dans la salle ou pas, le film démarre. Le savoir de cabine n’est plus indispensable. En revanche, et surtout dans la petite exploitation, il y a de nouvelles manières de vendre le cinéma. Par exemple, je peux créer un mode d’emploi pour une animation, l’envoyer dans mes salles et un animateur peut se saisir de l’information et la proposer avant une séance. L’arrivée du numérique pouvait être le grand écart, soit on mourait, soit on se développait. J’ai opté plutôt pour la deuxième solution.
L.V. – Comment avez-vous financé ce nouveau matériel ?
Y.B. – Nous avons eu la chance d’être soutenus par un État très réactif. Le plan de mutualisation2 a été une grave erreur. Mais l’État a pris conscience de l’urgence et a mis en place des fonds considérables. Nous avons été aidés par la Région Aquitaine, qui a vraiment joué le jeu de manière extraordinaire. Sans oublier le rôle de l’ACPA3 , qui a véritablement été porteuse du dossier. Nous avons servi de région pilote et les salles d’Aquitaine se sont bien mobilisées là-dessus. Grâce aux aides du CNC et de la Région, le financement peut être obtenu à hauteur de 90 %. Donc, cela veut dire que ce qui était une montagne pour une petite exploitation, 80 000 € en moyenne, est devenu un financement à hauteur de 10 %. Concrètement, un bon dossier bien géré peut coûter très peu à la commune qui s’équipe. Mais par contre, c’est lourd et compliqué, d’où l’avantage d’appartenir à un réseau.
L.V. – Comment se sont passées les négociations avec les mairies ?
Y.B. – J’ai commencé à parler aux communes il y a un an et demi. Certaines m’écoutaient, d’autres pas. Mon rôle de délégataire était un rôle de vérité, donc de leur dire y compris les choses qu’elles ne voulaient pas entendre. Si elles attendaient trop, elles n’auraient plus de cinéma, car le jour où il n’y aura plus de copie 35 mm, la salle devra fermer. Elles ont vu les choses s’accélérer de manière considérable. Il y a un an, il y avait 1 500 équipements en France, aujourd’hui on en est à 3800. Il y a des films que je ne peux plus sortir en 35 mm car il n’y a plus de copie. Cela pose un vrai problème.
L.V. – Quelle place laissez-vous à l’éducation à l’image ?
Y.B. – Sur l’ensemble de nos salles, nous accueillons les dispositifs d’éducation à l’image. Nous sommes coordinateurs du dispositif Collège au cinéma pour le département et aide logistique à Écla pour le dispositif Lycéens et apprentis au cinéma. Nous organisons les plannings, montons et acheminons les copies. Ce n’est pas très rémunérateur, mais c’est capital, car nous formons les spectateurs de demain. Nous mettons en place d’autres dispositifs comme les Mardis cinéphiles et Du ciné pleins les mirettes. Il y a également les dispositifs de l’ACPG4 , notamment les ciné-goûters. C’est très important d’être capable de proposer les œuvres les plus adaptées à notre clientèle (familles, enfants et seniors), aussi bien au niveau de la programmation que des animations. Et cela impose le cinéma dans la commune. Il est hors de question de remettre cela en cause.
L.V. – Un mot de conclusion ?
Y.B. – Je n’ai pas le sentiment d’être différent entre le Mégarama et aujourd’hui. J’y mets la même envie et j’ai envie que ça marche !
Artec gère les cinémas de Saint-Médard-en-Jalles, Lesparre, Saint-André-de-Cubzac, Blaye, Eysines, Carbon-Blanc, Gujan-Mestras, Biganos, Soulac-sur-Mer, Lacanau, Carcans, Coutras, Saint-Genis, Pompignac et Ambès.
1. Pour projeter à nouveau le film, l’exploitant doit négocier une clef de décryptage KDM.
2. Le fonds de mutualisation a pour objet de collecter les contributions des distributeurs et de les redistribuer auprès des exploitants pour couvrir une part de leurs investissements en matière d’équipements de projection numérique.
3. ACPA : Association des cinémas de proximité en Aquitaine.
4. ACPG : Association des cinémas de proximité en Gironde.




