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La culture en milieu pénitentiaire : une mission régionale confiée à Écla
Dernière mise à jour le jeudi 29 mars 2012
Par Jean-Paul Rathier, directeur de ScriptLa culture en milieu pénitentiaire : une mission régionale confiée à Ecla
La mission de développement culturel en milieu pénitentiaire a été confiée à la Coopération des bibliothèques en Aquitaine (CBA) grâce à une convention signée en 1993 entre la DRSP1 et la direction des Affaires culturelles (DRAC Aquitaine). Par le jeu de fusions2 , cette mission sera reprise au sein de l'Arpel, puis d'Ecla.
La convention régionale sera prochainement renouvelée, elle s’appuiera sur le protocole national « Culture Justice » signé en mars 2009.
Le développement culturel en milieu pénitentiaire s'articule autour de plusieurs axes : l'accompagnement des SPIP3 dans la mise en place de leurs programmes culturels ; le développement de la lecture en favorisant l’accès direct à la bibliothèque dans les établissements pénitentiaires pour tous les détenus et l'élaboration de projets culturels autour du livre, s’appuyant sur des partenariats avec les bibliothèques publiques ; dans le cadre de sa mission d’éducation à l’image et d’action culturelle cinématographique, Ecla peut accompagner les projets audiovisuels, notamment la mise en place des canaux vidéo internes des établissements avec les opérateurs locaux ; enfin la sensibilisation des personnels à travers des journées de réflexion organisées avec la DRAC et la DISP4 autour de thématiques communes.
C'est dans ce cadre que se sont tenues les rencontres régionales« Actions culturelles et artistiques en milieu pénitentiaire » les 14 et 15 juin derniers, à la médiathèque et au Théâtre des Quatre-Saisons de Gradignan.
L'enjeu de ces rencontres était de poser la question de l'action culturelle en milieu pénitentiaire, en mêlant l'approche des professionnels des champs pénitentiaire, culturel, artistique et social : comment allier les contraintes pénitentiaires et l’accès à la culture et aux pratiques culturelles ?
Car inscrire l'action culturelle comme un droit - au même titre que l'éducation, l'accès au soin, le maintien du lien familial et la lutte contre l'illettrisme - reste un enjeu majeur de son développement et du sens qu'elle prend en détention.
Jean-Paul Rathier, directeur de l’association Script, associé à l’organisation et au déroulement de ces rencontres, nous en propose ici un compte rendu qui permet d’en souligner les enjeux essentiels.
Pour en savoir plus : http://arpel.aquitaine.fr/spip.php?rubrique276
1. DRSP : Direction régionale des services pénitentiaires
2. Arpel née de la fusion de la CBA et du Centre régional des lettres d'Aquitaine – écla issue de la fusion de l'Arpel et d'AIC (Aquitaine Image Cinéma).
3. SPIP : Services pénitentiaires d’insertion et de probation
4. DISP : Direction interrégionale des services pénitentiaires
Faut que ça sorte !
Si nul ne conteste la valeur humaine et sociale de l’action culturelle et artistique en milieu pénitentiaire, le débat reste ouvert pour qualifier la valeur esthétique des productions qui en résultent. Un débat qui invite les acteurs à préciser les conditions institutionnelles et les qualités professionnelles requises pour mener à bien ce type de démarche. Comme si le temps était venu de dépasser le simple constat du consensus institutionnel et de cesser de se complaire dans la seule déploration des difficultés persistantes pour promouvoir des pratiques artistiques en milieu carcéral. Il y avait manifestement la prise de conscience d’une urgence, celle de porter à la connaissance du monde extérieur la créativité insoupçonnée dont peuvent faire preuve les détenus quand ils participent à un projet construit en confiance entre l’administration pénitentiaire, les opérateurs culturels et les artistes.
Écoutant les uns et les autres, m’est alors venue cette formule : « Faut que ça sorte ! » Manière de traduire ce qui m’apparaissait comme un mélange d’attente impatiente, d’appel à la discussion et de volonté de sortir d’une lecture trop « spécifique » de ce type de pratique.
Au-delà du consensus institutionnel
Ouvrir des pistes de réflexion et d’action pour accompagner la mise en œuvre d’une politique
Cette politique dite « transversale » a été formalisée entre les ministères de la Culture et de la Justice en 1986 dans un protocole d’accord renouvelé en 2009.
Dans les discours d’ouverture de ces journées, les représentants de l’État et les élus de la Ville de Gradignan, du Département et de la Région s’accordaient sur le bien-fondé de cette politique. Menée au nom du respect de la dignité de la personne humaine, comme l’a rappelé Gérard Boulanger, délégué à la culture et à la citoyenneté au Conseil régional, cette politique donne consistance à l’affirmation d’un ancien président de la République : « La peine est une privation de liberté et rien d’autre. » Les partenaires partagent aussi la conviction que cet investissement culturel peut contribuer à la réinsertion des détenus. Enfin, tous souhaitent travailler ensemble pour mieux intégrer les établissements pénitentiaires sur le territoire. Consensus donc. Mais la mise en œuvre d’une politique peut se heurter à des incompréhensions, des résistances, voire à des refus catégoriques à tel ou tel échelon de la hiérarchie. Cela a été dit. Pour autant, le découragement réel, que tous éprouvent à un moment ou un autre, n’était pas la tonalité dominante. À plusieurs reprises, des propositions concrètes ont été avancées pour que l’action culturelle et artistique puisse être mieux appropriée, c’est-à-dire adaptée et adoptée, au sein de l’institution pénitentiaire. Objectif que se donne l’agence Écla dont le directeur, Patrick Volpilhac, résumait ainsi les missions :
– constituer une interface pour rapprocher établissements pénitentiaires et opérateurs culturels ;
– construire des partenariats institutionnels adaptés à la singularité de chaque établissement ;
– renforcer l’articulation entre action culturelle et offre de formation professionnelle pour les détenus à leur sortie de prison.
Dans le même esprit, Bruno Rapin, directeur du théâtre Ducourneau d’Agen, indiquait deux pistes de travail :
– investir dans la formation, tant pour les personnels pénitentiaires que pour les artistes et les acteurs culturels, afin d’apprendre à construire ensemble une démarche de projet ;
– tirer enseignement des expériences par la conservation des traces de ce qui a été produit et par l’analyse des processus (les formalités pratiques de mise en œuvre des projets).
Le projet de pôle de ressources mis en place par l’Enap (École nationale de l’administration pénitentiaire) à Agen répond à ces deux objectifs.
Portrait de l’artiste en évadé
Entre les murs et hors les murs, des représentations à questionner
Il n’est pas facile, dans l’administration pénitentiaire comme ailleurs, de se déprendre de l’idée que la culture n’est que divertissement et que l’artiste est allergique à toute contrainte. Une idée qui a pu librement s’exprimer dès le début des rencontres, conduisant les uns à argumenter leur défiance et les autres à s’expliquer sur leurs pratiques. Ainsi la chorégraphe Claire Durand-Drouhin nous a mis en garde contre l’opposition simplificatrice « peine/plaisir », puis elle a affirmé le caractère urgent et nécessaire de l’acte artistique qui prévaut sur d’éventuelles utilités éducatives. Elle considère que cette expérience n’est pas du registre de la possession, de l’avoir : « Il n’y a rien à prendre ni même à vouloir apprendre, il s’agit de trouver le chemin pour être avec soi et pour être avec les autres. » Et d’ajouter : « Cette expérience est aussi une source d’inspiration pour l’artiste, elle nourrit mon projet de création chorégraphique. »
Cette prise de position fut partagée par Gustave Akakpo, intervenant à la maison d’arrêt de Fresnes, et par le chorégraphe Bouba Landrille Tchouda, en résidence à l’Oara. L’un comme l’autre engagent leur nom, leur signature, leur responsabilité artistique dans la réalisation du projet. Ils ont précisé que l’artiste n’est pas « un voleur d’âme qui viendrait vampiriser l’être des détenus ». À la fois traducteur et passeur, il doit y mettre du sien et « mouiller la chemise » pour qu’une production ait lieu. À chaque fois, il prend aussi le risque que la production provoque une controverse sur les différentes manières d’envisager la place de l’artiste dans la prison ou à l’hôpital, et plus généralement dans la société. L’artiste ne s’évade pas du réel mais de la paresse à y faire face.
Le paradoxe des actions culturelles « spécifiques »
Entre le risque de la stigmatisation et la chance de l’innovation
Avec le développement des politiques transversales au sein du ministère de la Culture, la rhétorique politique s’est enrichie d’un « vocabulaire du déficit » pour désigner des populations considérées comme « éloignées » de l’offre culturelle, « en difficulté » dans leur rapport à la culture, ou encore : « empêchées », « fragiles », « prioritaires »… En un mot : « spécifiques ». Ce qu’a fort bien analysé la sociologue Marie-Christine Bordeaux1 . Elle note que si le risque de la stigmatisation des « catégories du malheur social » existe bel et bien, il y a aussi à tirer enseignement de ces pratiques de la médiation culturelle qui permettent de sortir des oppositions binaires entre démocratisation de la culture et démocratie culturelle, culture savante et culture populaire, professionnels et amateurs. Qu’il s’agisse de la prison ou de l’hôpital, ce type d’environnement contraignant oblige à inventer des formes de présence artistique inédites. Ce qui fait émerger de nouvelles compétences dans le champ professionnel de la culture. Et nous avons constaté, dans les expériences présentées au cours de ces journées, que la créativité qui s’exprime dans les productions artistiques réalisées avec les détenus était aussi présente dans le montage institutionnel des projets. Ces démarches mériteraient une plus grande attention de la part des responsables des politiques publiques de la culture, mais aussi de la part des professionnels (artistes et opérateurs) et des médias spécialisés, qui, dans leur grande majorité, ont encore quelques difficultés à percevoir la force novatrice de pratiques qui ont lieu à la marge des circuits habituels de la création et de la diffusion.
Ces « insurrections du possible sur l’acquis », comme l’écrivait Jean Duvignaud, sont une chance pour penser à nouveaux frais l’héritage de la démocratisation de la culture et nous ouvrir à la diversité culturelle. Ce que ces rencontres ont rendu possible.
1. Bordeaux M.-C., Pignot L., Dossier « Il n’y a pas de public spécifique », L’Observatoire 32, hiver 2007, p. 19-65.




