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Les Ateliers de traduction en lycée : des traducteurs littéraires à la rencontre des jeunes.
Dernière mise à jour le mercredi 07 mars 2012
Mené depuis 2000 par Écla Aquitaine en partenariat avec le rectorat de l’académie de Bordeaux, le programme des Ateliers de traduction en lycée permet aux lycéens d’Aquitaine de rencontrer un traducteur littéraire professionnel et de s’exercer avec celui-ci à la traduction d’un ou plusieurs extraits d’une œuvre de littérature étrangère. Les jeunes expérimentent ainsi l’exercice périlleux du traducteur, en équilibre entre la liberté et la contrainte par rapport au texte original, et prennent conscience d’un métier méconnu, et de son rôle dans la transmission des cultures.
Grâce au soutien du Conseil régional et de la Direction des affaires culturelles d’Aquitaine (Drac), une quinzaine de classes par an mènent un atelier de traduction d’une dizaine d’heures avec des traducteurs de langues variées : anglais, espagnol, italien, portugais, allemand, russe…
Sensibilisation à la littérature étrangère contemporaine, découverte d’une autre manière de penser, acte d’écriture sont autant d’ouvertures qu’offrent les ateliers de traduction aux jeunes, mais qu’en est-il des traducteurs ? Profession solitaire mise à l’épreuve du lycée, comment les traducteurs littéraires vivent cette expérience, qu’apporte-t-elle à leur travail ?
Ivan Nikitine et Nadine Gassie, respectivement traducteur de russe et d’anglais, ont mené des ateliers dans des lycées de Dordogne, des Landes et des Pyrénées-Atlantiques. Ils nous livrent leurs témoignages et réflexions sur ces expériences.
Des ateliers de traduction potentiellePar Nadine Gassie :Traductrice littéraire de l’anglais, chargée d’enseignement à l’université de Bordeaux 3
« La contrainte libère. »
Forte de ce paradoxe hérité de l’Oulipo, et de la conviction qu’il n’existe pas de contrainte linguistique plus forte que la traduction littéraire, je me suis donné pour objectif, d’abord dans mes ateliers universitaires à destination des étudiants en master pro métiers de la traduction de Bordeaux 3 (2006-2011), puis des lycéens de 1re L du lycée de Navarre de Saint-Jean-Pied-de-Port (2009-2001) et de TS du lycée Victor-Duruy de Mont-de-Marsan (2011), d’articuler pratique des jeux littéraires et pratique de la traduction littéraire. De concevoir, donc, et de faire expérimenter la traduction comme un jeu libérateur : jeu interpersonnel dont la libération du « je » est l’enjeu.
Une situation énonciative
Le jeu des 20 mots (en français, puis en anglais avec 20 mots choisis dans le texte à traduire), basé sur le principe de l’association libre, plonge d’emblée les participants dans un certain nombre de dimensions paradoxales – dont compréhension/incompréhension, rationnel/irrationnel, poétique/logique, contrainte/liberté… – toutes inhérentes à l’acte de traduire, lequel se révèle alors comme ce qu’il est : un acte d’énonciation, pris en charge par un sujet énonciateur dans le contexte d’une situation énonciative. Au fil des ateliers, le va-et-vient entre énonciation (jeu littéraire) et ré-énonciation (traduction) amène peu à peu les participants à réaliser, comme Proust l’a énoncé, que : « Le devoir et la tâche d’un écrivain sont ceux d’un traducteur. » Et inversement. Et que cette tâche de création est celle de tout sujet énonciateur, tout sujet humain : un travail de repérage énonciatif par rapport aux autres instances de sa situation. La linguistique énonciative d’Antoine Culioli est bien entendu au cœur de cette pratique traductive, qui place le sujet énonciateur, et ré-énonciateur dans le cas du traducteur, au centre de son travail d’énonciation.
Une traduction signifiante
Inscrivant mes ateliers dans la double lignée traductologique pratique-théorique d’Henri Meschonnic et analytique-critique d’Antoine Berman, et visant à la conciliation de leurs deux visées poétique et éthique, j’engage constamment les participants à observer et écouter leurs propositions de traduction, les unes par rapport aux autres, par rapport à eux-mêmes et par rapport à notre fonds commun linguistique, idéologique et culturel. Et progressivement la traduction se dévoile comme une activité signifiante faisant sans cesse jouer la signifiance, c’est-à-dire la résonance poétique et politique entre signifiants et signifiés par leur jeu conscient et inconscient. La multiplicité de nos contraintes psycho-linguistiques peut alors être vécue comme une force de déploiement d’un potentiel créatif ludique infini et jouissif : une liberté d’être. Avec pour en attester le rire qui souvent l’accompagne.
Une œuvre collective
La jouissance de l’expression individuelle de soi trouve logiquement, et paradoxalement encore, son aboutissement et sa légitimation dans la production d’une œuvre collective. Le passage de soi par l’autre, et le don de soi à l’autre, mouvements inscrits au centre de tout élan traductif, trouvent leur cadre idéal dans l’espace collectif de l’atelier qui se révèle ainsi particulièrement propice au dépassement de l’ego : les trouvailles de chacun, audaces stylistiques, créations de néologismes, bénéficient au final à l’œuvre, avec l’accord de tous les participants. La traduction publiée portera mon nom, mais des remerciements y figureront pour tous les contributeurs au sein des ateliers. Chacun pourra entendre résonner sa voix dans la symphonie collective et en retirer la joie de sa contribution à notre culture commune.
Un métier de passeur ?Par Ivan P. Nikitine, professeur de russe, traducteur interprète, poète
Lors d’un stage de théâtre que je traduisais à la Cartoucherie, Ariane Mnouchkine m’a écrit sur un des livres qu’elle m’a offerts : À Ivan, le traducteur donc le passeur… J’ai souvent relu cette dédicace et un jour, elle m’est apparue comme une évidence : un traducteur est quelqu’un qui rencontre un voyageur chargé d’un lourd et riche bagage, et qui l’aide à traverser le fleuve pour aller à la rencontre de ceux qui vivent sur l’autre rive. Mais ce voyageur, il faut d’abord apprendre à le connaître, à le comprendre, à l’aimer. Ce n’est que dans ces conditions que la traversée sera possible.
Durant l’année scolaire 2009-2010, à l’initiative d’Écla et à l’invitation de Nadia Boitard, professeur de russe au lycée Bertran-de-Born à Périgueux, j’ai eu la chance et le bonheur d’accompagner un groupe d’élèves dans un atelier de traduction de 20 heures autour d’un récit d’un auteur nenet d’expression russe, une des peuplades de la Sibérie. Première expérience pour moi dans ce domaine, donc grande angoisse, sans doute plus grande même que pour les élèves, mais quelle richesse acquise au bout du chemin !
Durant ce stage, il n’y a pas eu un meneur de jeu et des exécutants , mais une équipe qui, dès le premier instant, a fonctionné dans un dialogue permanent, fait d’échanges informels, de propositions multiples et de confrontations diverses. En tant que professeur moi-même, j’ai pu constater une fois de plus à quel point des élèves peuvent devenir différents et surtout vivants dès qu’on les sort du carcan purement scolaire fait uniquement de ces trois notions : programme, contrôles, moyennes , et dans lequel la sacro-sainte méthode l’emporte désormais sur l’individualité et la réflexion personnelle.
Traduire, ce n’est pas poser un mot sur un autre (cela, les traducteurs informatiques le font très bien, mais rendent toute traduction incompréhensible), c’est prendre du recul, apprivoiser, entendre, et enfin dire dans une autre langue. Personnellement, j’ai parfois le défaut de vouloir trop coller au mot à mot, défaut du traducteur qui ne prend pas assez le temps de se distancier du texte de celui qu’il traduit. Sur ce plan-là, ce stage de traduction, grâce à l’investissement des différents groupes de travail, m’a permis justement de trouver cette indispensable distance.
Ai-je réussi à donner, à vraiment donner quelque chose de moi aux élèves, je ne puis le dire, eux seuls sont à même de répondre à cette question. Une chose est pourtant sûre pour moi : eux m’ont donné beaucoup, grâce à leur fraîcheur, leur spontanéité et leur enthousiasme durant les heures que nous avons partagées.
Une langue a deux types de beauté, la beauté écrite et la beauté orale . Avant de traduire une œuvre, il faut d’abord définir à laquelle des deux elle appartient. Il faut aussi accepter de perdre certains bagages au cours de la traversée, des orages violents rendent cela inévitable.
10 heures à 20 heures… Que peut-on transmettre durant un tel laps de temps ? Que peut-on espérer transmettre ? Que peut-on éveiller ? Non, toutes ces questions sont fausses… Un tel laps de temps ne peut que faire croire en une véritable rencontre et un riche partage, juste cela. À Périgueux, tout me fait dire que nous y sommes parvenus et que nous y parviendrons encore !




