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Médiation & BD

Dernière mise à jour le mardi 21 février 2012

Entretien croisé avec Éric Audebert, association 9-33 et Wilfrid Lupano, festival Pichenettes
Propos recueillis par Olivier du Payrat

Olivier du Payrat – Quel est le projet de votre association ?

Éric Audebert – 9-33 est présente en Aquitaine depuis octobre 2008. Il s’agit de faire connaître auprès de tous les publics ce que représente la BD ici. Faire découvrir les métiers liés à la création en BD et les principes de création, faire connaître et sortir ce réseau professionnel hors du cadre où il est le plus souvent réduit, à savoir la dédicace. Notre volonté est de cultiver le regard du public sur ce qu’est le médium BD et le dessin en général, et sur les créateurs.

Wilfrid Lupano – Pichenettes a été créé sur un projet plus resserré : organiser un festival BD à Pau. C’est le point de départ de l’association, même si elle organise aussi des rencontres avec des auteurs, et qu’elle coordonne les projets en rapport avec la BD sur Pau et alentours.

O.P. – Quels types de programmes proposez-vous ?

W.L. – Des spectacles ayant un rapport avec la BD, des rencontres avec des auteurs. Mais aussi et surtout le festival BD Pyrénées, qui se tient chaque année le premier week-end d’avril à Pau-Billère.

E.A. – Nous aussi organisons des rencontres, des performances, des concerts dessinés et des expositions en bibliothèques ou milieu culturel, ponctués par Bord’images en février, qui est une vitrine de la BD à Bordeaux et en Aquitaine.

Sinon, aux lycéens, nous proposons la Bédéthèque avec l’appui d’Écla : nous amenons des mallettes d’albums d’auteurs aquitains, toutes différentes, aux classes partenaires. Les lycéens rencontrent des scénaristes, dessinateurs, coloristes. Ils réalisent qui sont ces créateurs qui habitent à côté de chez eux et quel est leur travail si particulier et si difficile. Enfin, ils découvrent par la lecture ce qui existe en termes de genre ou de style.

Localement, à Bordeaux, nous animons aussi deux rendez-vous mensuels : le deuxième jeudi, c’est l’Apéro BD, autour de la pratique amateur du dessin et de la BD : trois contraintes et le format A5 sont imposés, ainsi que le thème, dévoilé le soir même. Puis les participants planchent pendant deux heures maximum. Le dernier jeudi de chaque mois, c’est Raging Bulles, un rendez-vous sur la critique en BD qui existe dans trois villes (Marseille, Toulon et Bordeaux) ; quatre chroniqueurs issus du milieu du livre (éditeurs, auteurs, libraires, bibliothécaires…) confrontent leurs avis en public sur six albums sélectionnés.

Enfin, nous montons pour les auteurs des ateliers BD à loyer modéré dans l’immeuble où la Ville nous a installés : un espace de travail adapté et collectif.

O.P. – Vos priorités en 2012 ?

E.A. – Nous arrivons bientôt au terme du contrat aidé par l’État qui, complété par l’appui de la Région et de la Ville de Bordeaux, nous a permis de créer un poste à temps plein pour fonctionner. Nous souhaitons d’abord pérenniser ce poste, pour permettre à l’association de continuer à agir.

W.L. – L’association s’est dotée d’un nouveau bureau et d’une nouvelle équipe pour piloter le festival. C’était urgent et nécessaire, car le succès (8 000 personnes chaque année) nous pousse à davantage de professionnalisme et d’organisation. Cette année, le festival passera un cap : plus gros, plus ambitieux. Enfin, on espère !

O.P. – À côté de votre lien aux créateurs, quels liens entretenez-vous avec les autres acteurs de la chaîne du livre en région : éditeurs BD, librairies, bibliothèques… ?

W.L. – Nous les intégrons tous, autant que faire se peut, dans la dynamique des activités de l’association. C’est l’une des raisons d’être d’un festival régional selon nous. Libraires, éditeurs et bibliothèques sont des partenaires depuis le début.

E.A. – Oui, ce sont pour nous des contacts permanents : nous travaillons avec et pour eux à chaque fois que nous organisons quoi que ce soit.

O.P. – Que pensez-vous des salons du livre et festivals BD qui fleurissent chaque année ?

E.A. – Si le festival et les personnes qui s’en occupent ont une vraie ligne éditoriale, et qu’ils permettent au public de rencontrer les auteurs de manière différente que la sempiternelle dédicace, c’est une bonne chose. Mais si l’on pouvait arrêter les festivals Labour et BD, Boudin et BD, ou Plage, coquillages et crustacés et BD, ce serait bien ! Les communes veulent souvent leur festival sans connaître vraiment ce qu’est la BD, et sans se donner les moyens d’une attention professionnelle, qui coûte évidemment. Le travail des auteurs, ce n’est pas de venir faire un joli dessin gratuitement sur les albums, mais de créer des albums et des récits qui leur permettent de (sur)vivre !

W.L. – Ce succès des festivals fait quand même plaisir à voir. Bien menés, ils peuvent apporter des repères pour mieux cerner l’offre dans une production pléthorique qui déconcerte les lecteurs. Et ce sont des acteurs culturels locaux.

O.P. – Votre regard sur la dimension régionale et sur Écla ?

W.L. – Nous manquons d’expérience, mais Écla semble posséder avant tout des vertus de facilitateur, de mise en connexion d’initiatives individuelles ou locales. Nous avons manqué de temps pour travailler avec l’agence régionale, mais nous espérons combler cette lacune à l’avenir.

E.A. – Dès l’origine, 9-33 a tissé des liens avec Écla, qui s’appelait encore l’Arpel. Aujourd’hui nous travaillons ensemble sur différents projets, et il y a une véritable complémentarité. Nous souhaitons faire connaître au reste du monde la richesse de la BD aquitaine !

O.P. – Les politiques en faveur du livre réservent-elles une place suffisante à la BD ?

E.A. – La BD souffre encore de l’image d’une lecture oisive, exclusivement destinée à la jeunesse. C’est bien mal connaître le médium, même si elle peut être ça aussi. Nos Raging bulles sont justement là pour faire connaître des BD qui ne sont pas forcément visibles sur les rayons des librairies. On devrait inviter les journalistes à venir…

W.L. – Le débat est sans fin autour du manque d’équilibre évident entre la production BD et l’intérêt que lui portent les politiques culturelles, mais aussi les médias et l’enseignement. Heureusement, les choses évoluent, notamment parce que le propos de la BD se densifie et se diversifie. Elle parvient peu à peu à se défaire de sa pesante image de simple divertissement. Mais il reste encore beaucoup de chemin à parcourir.

O.P. – Quel regard portez-vous sur le numérique ?

W.L. – Ce thème avait fait l’objet d’une conférence lors du premier festival BD Pyrénées, en 2009. Les choses ont peu évolué depuis, et personne ne parvient à définir un modèle économique crédible à long terme, respectueux des nécessités de la création. C’est toujours un facteur d’angoisse, qui suscite des débats houleux et des négociations au couteau entre éditeurs et auteurs, alors que le marché est toujours nul. On est proche de l’art divinatoire ! Chacun pense savoir de quoi demain sera fait. Mais je ne connais aucun auteur de BD qui s’enthousiasme vraiment pour la BD numérique, alors que j’en connais beaucoup qui voudraient juste continuer à faire des livres en papier, et qui se demandent bien pourquoi ce ne serait plus possible.

Le développement d’une BD vraiment adaptée au support numérique bouleversera les codes de la BD : formats différents, pas de pages en vis-à-vis, questions de lisibilité, etc. Si le MP3 n’a pas changé la façon de faire des morceaux de musique, et que le roman ne sera pas forcément très affecté, la BD sera un cas à part.

E.A. – Beaucoup d’idées s’affrontent mais rien de neuf ne sort, nous sommes en pleine guerre entre les créatifs qui se font dépouiller et les commerciaux qui cherchent à rentabiliser. J’irai plus dans le sens des auteurs avec qui je travaille au quotidien, et dont je connais les difficultés.

Coup de cœur d’Éric Audebert : Perramus  d’Alberto Breccia & Juan Sasturain

Coup de cœur de Wilfrid Lupano : Promis, j’arrête la langue de bois , de Jean-François Copé