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Simona Mambrini - Entre deux langues
Dernière mise à jour le jeudi 29 mars 2012
Propos recueillis par Corinne ChiaradiaEn janvier 2010, Simona Mambrini a quitté Bologne pour un mois de résidence en Aquitaine. L’occasion de découvrir Bordeaux sous la neige en traduisant un roman tout imprégné de brouillard breton : Attention éclaircie , de Marie Le Drian, qui vint partager une semaine de travail avec sa traductrice, à la Prévôté. La parution récente de Possibili schiarite aux éditions Voland (Rome) est l’occasion de revenir sur cette expérience.
PHOTOS résidence Simona MambriniJanvier 2010 © David Helman-Écla
Corinne Chiaradia – Vous êtes traductrice littéraire depuis une quinzaine d’années, vous maîtrisez l’italien, le français, l’espagnol, l’anglais… D’où vient cet amour des langues, ce désir ?
Simona Mambrini – De mon enfance. Mon père m’a enseigné l’anglais, il aimait beaucoup cette langue. On jouait à l’apprendre et tout a commencé comme ça. Ensuite, l’idée des langues comme un jeu s’est développée, le plaisir de jouer avec les mots, sur les mots, y compris dans ma propre langue. Plaisir aussi de découvrir différentes cultures, différents moyens de regarder un objet – l’attachement qu’on a envers un objet évolue selon la langue dans laquelle il se trouve.
C.C. – La profession de traducteur en Italie est-elle bien organisée ? Vous-même exercez plusieurs métiers…
S.M. – On y est obligé… En Italie, le métier de traducteur est absolument mal payé, mal reconnu, mal considéré, même si ces dix dernières années il commence à être plus visible. Les lecteurs y sont un peu plus sensibles à force de rencontres organisées avec des traducteurs. Dans les foires du livre, la filière est mise en valeur (1). Mais du côté de l’édition, le rapport de force est toujours en faveur de l’éditeur. On commence à peine à parler de droit d’auteur, c’est une lutte longue et pas évidente. Il serait juste que le traducteur perçoive un droit sur les ventes, puisque sans lui le livre n’existerait pas. Un syndicat des traducteurs vient de naître, il est une émanation du syndicat des écrivains et fait tout son possible pour se rendre visible. Mais on est loin d’une reconnaissance d’objectifs, de buts à atteindre.
C.C. – Avez-vous une méthodologie fixe ou développez-vous une approche particulière à chaque ouvrage ?
S.M. – C’est plutôt au cas par cas. J’ai traduit par exemple beaucoup de littérature jeunesse depuis l’anglais et, dans ce cas, je ne lis jamais le livre en entier, je lis et je traduis au fur et à mesure. Après, quand je suis arrivée au bout, il faut une relecture pour ajuster. A contrario, j’avais d’abord lu Attention éclaircie sans savoir que j’allais en devenir la traductrice. Dans ce cas, le livre m’a plu et je l’ai proposé à un éditeur qui m’a signé un contrat de traduction. Quand j’ai commencé à le traduire, c’était vraiment une nouvelle lecture. La traduction de romans n’est pas un miroir. C’est vraiment un travail qui requiert différents stades… Personnellement, je travaille beaucoup à chaque page, je ne fais pas de survol, parce que la première relation donne le moule, et je n’arrive pas à changer énormément cette matrice, donc j’avance lentement dans le premier stade. Puis je reviens sur une relecture-révision-rédaction et là je travaille sur la langue, sur l’italien, en gardant toujours l’original en face ; au troisième stade, ce qui compte vraiment c’est l’italien, ça doit être beau, fluide, lisible et… fidèle, malgré tout !
C.C. – Vous parlez des romans de Marie Le Drian comme d’une « véritable aventure de langage »…
S.M. – Je l’ai découvert au fur et à mesure que je traduisais… Il y a eu d’abord cette lecture plaisir, où j’apercevais la beauté de l’histoire, grâce à ce langage particulier, anodin en apparence. Quand je me suis mise à la traduction, j’ai senti qu’il avait un rythme difficile à reproduire… Il suffisait d’un rien pour faire tout tomber, c’était un équilibre très subtil. Quiconque lit un texte ressent une sonorité propre à l’auteur et il appartient au traducteur de recréer cette musicalité. Parfois, on sent bien que des phrases sont nées dans cette langue-là parce qu’il y avait ces mots-là qui allaient bien avec ces autres, alors une traduction qui se soucierait seulement du sens donnerait une phrase vraiment plate [geste] ou au pire cacophonique [rire]. Un des problèmes les plus fréquents, ce sont deux mots instables, qui veulent dire ça, qui sonnent bien, et en italien ça ne tient plus du tout. Alors il faut calibrer, chercher, faire un travail de synonymes, de gammes, changer jusqu’à arriver à une solution satisfaisante. Il y a parfois une frustration, quand on se sent écrasé par la beauté de la langue étrangère, une beauté que l’on voudrait garder à tout prix et c’est à ce moment qu’il faut la trahir, la laisser de côté et dire : « Bon, moi je vais te montrer comment, toi, le texte, tu es en italien… Ça te plaît, ce que tu vas devenir ? »
C.C. – Vous vous adressez au roman que vous traduisez ? !
S.M. – Oui, je lui parle ! Parce que l’auteur… J’ai une approche assez structuraliste qui peut se résumer à : l’auteur ne compte pas. Le texte fonctionne en lui-même, c’est un mécanisme, qui existe en lui-même et dont l’auteur est expulsé – comme le traducteur est expulsé, quand on oublie qu’on lit un texte traduit. Cela dit, traduire c’est lire à la loupe, s’arrêter sur chaque mot, buter sur des expressions, des images. La situation que j’ai eue à la Prévôté, où j’ai pu travailler avec l’auteur, était un privilège pour cela. En général, quand on dialogue par mail avec son auteur, on reste un peu en surface, on n’ose pas insister pour arriver à comprendre vraiment où mène ce que l’auteur n’a pas vu dans son texte mais qui pourrait se lier à… à d’autres associations évidentes pour lui mais pas pour un lecteur-traducteur. À la Prévôté, j’avais assez confiance pour exploiter Marie Le Drian jusqu’à… l’impossible. Aller derrière les mots. Mais pas trop, malgré tout. Il faut qu’il reste quelque chose d’insondable même pour le traducteur, pour rendre ensuite le même effet au lecteur.
C.C. – Tout traducteur est-il tenté par l’écriture personnelle ?
S.M. – Pas dans mon cas, parce que j’aime bien cette écriture au second degré. Passer à l’écriture au premier degré, donc à la page blanche, n’est pas pour moi, je redoute ça. J’ai besoin d’une matière déjà là, à retravailler. Le traducteur est un écrivain entre deux langues, j’ai besoin de l’autre langue pour écrire dans la mienne, pour mieux l’apprécier. Je voudrais citer le grand théoricien et praticien de la traduction qu’est Antoine Berman (2). Il a cette formule : « La traduction est une épreuve de l’étranger », donc dans les deux sens. Il faut accueillir cet étranger et parfois le laisser rentrer dans sa propre langue et la changer en fonction de l’étrangeté qui a percé, qui a réussi à trouver une niche dans mon langage, une niche qui n’était pas exploitée avant. C’est grâce à cette étrangeté qu’on arrive à dire des choses que peut-être, sans elle, on n’aurait pas pu dire.
C.C. – Donc en fait, vous enrichissez votre italien à chaque texte traduit ?
S.M. – Oui.
C.C. – Quel est votre meilleur souvenir de traduction ?
S.M. – Le dernier ! Vraiment ce fut une chance d’être à Bordeaux. J’apprécie les résidences pour la possibilité d’être à l’écart du quotidien, même si on a tendance à le recréer. Un traducteur est libre d’écrire quand il veut, mais il doit se donner un plan de travail assez strict, par exemple je ne me permets pas de sortir avant six heures… Parfois, je me sens vraiment une ouvrière de la littérature, avec une tâche quotidienne à accomplir. J’ai un délai à respecter et comme je n’arrive pas à faire plus de cinq-six pages par jour… Travailler rapidement en gardant la qualité : c’est fatigant, assez physique ! En résidence, pouvoir sortir, respirer de l’air, avoir un regard nouveau parce qu’on est entouré par des choses nouvelles est nourrissant, cela permet de recommencer avec plus d’élan. Et d’autant plus, pour un traducteur, le fait d’être à l’étranger – pour moi, aller au supermarché c’est comme aller au musée ! Je découvre des habitudes, des expressions quotidiennes que je prends dans la rue, c’est un apprentissage continu. Être entouré par la langue que l’on traduit est bénéfique. Parfois il arrive d’heureux hasards, on trouve la même expression dans différents contextes auxquels on n’avait pas pensé et c’est grâce à une expression entendue dans un café qu’on peut retourner sur la même expression dans un roman… On a alors l’impression que tout était fait pour arriver là.
Retrouvez l’entretien intégral sur www.arpel.aquitaine.fr
1. Notamment à la Foire de Bologne, où Simona Mambrini est responsable du Centro traduttori.
2. Antoine Berman, L’Épreuve de l’étranger. Culture et traduction dans l’Allemagne romantique , éd. Gallimard, coll. TEL, [1984] 1995.
À lire : Marie La Drian : Attention éclaircie , éd. de La Table ronde, Paris, 2007 ; traduction en italien par Simona Mambrini, Possibili schiarite , Voland Edizioni, 2010.
Simona Mambrini a coordonné la création en 2008 d’un Annuaire international des traducteurs de littérature jeunesse, en collaboration avec la Foire du livre jeunesse de Bologne et l’Unesco. Pour en savoir plus : http://www.bookfair.bolognafiere.it/centro_traduttori/world
L’Annuaire des traducteurs aquitains
À l’échelle régionale, Écla entreprend un travail de recensement et de valorisation des traducteurs littéraires actifs en Aquitaine via une base de données accessible en ligne, sur le site d’Écla. Seront référencés les professionnels qui travaillent dans l’édition (ayant au moins un titre publié à compte d’éditeur) et qui résident en Aquitaine. Mise en ligne prévue fin 2010.
Pour figurer dans l’annuaire, contact : corinne.chiaradia@ecla.aquitaine.fr




