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Yves Caumon, le cinéma à fleur de peau
Dernière mise à jour le mercredi 28 mars 2012
Par Benoît Hermet
De courts en longs-métrages, le réalisateur Yves Caumon bâtit une œuvre personnelle. Originaire de la Gironde, vivant dans le Tarn, il vient de tourner son nouveau film à Bordeaux. Portrait d’un artiste exigeant qui réenchante l’ordinaire, des lieux comme des êtres.
Yves Caumon est un enfant de la campagne. Comme certains d’entre nous, de moins en moins toutefois, et pour combien de temps encore ? Il aime tourner en extérieurs, dans des paysages de pierres, des cours de ferme battues par un orage d’été ou des forêts d’automne baignées d’un soleil laiteux. Cinéaste du dépouillement, la campagne nourrit son imaginaire. Il perçoit avec une extrême attention la manière dont les êtres sont arrachés à leur terre, à leurs souvenirs. Comme si l’existence n’était qu’un déracinement permanent, entre promesses et nostalgie.
Amalric, Blancan et Buster Keaton
Lui a grandi aux confins de la Gironde et de la Charente. Il intègre à Bordeaux la fac de cinéma, puis la Femis à Paris, prestigieuse école du septième art. Cinéphile depuis toujours, mais infiniment discret sur ses « maîtres », l’amour du cinéma lui a fait goûter à de multiples métiers : acteur, assistant réalisateur, coscénariste, tout en réalisant en parallèle ses premières fictions. D’abord des courts et des moyens-métrages, dont deux avec son complice, le comédien Bernard Blancan, rencontré sur les bancs de l’université. Certains se déroulent dans les Landes et à Bordeaux. Il faut dormir (1999), La Beauté du monde (1999), primés par le CNC1 , puis Les Filles de mon pays , prix Jean-Vigo en 2000, un triptyque consacré à des femmes esseulées.
Puis vient le premier long-métrage, Amour d’enfance , récompensé par le prix Un certain regard à Cannes en 2001. Dans cette chronique lumineuse et mélancolique, Mathieu Amalric retourne dans la maison familiale auprès de son père mourant. À la veillée intimiste se superpose une méditation sur la jeunesse et les amours enfuies, avec en toile de fond des paysages qui épousent les émois et les désillusions des protagonistes.
Dans son deuxième long-métrage, Cache-Cache (2006), on retrouve Bernard Blancan – qui apparaît dans Amour d’enfance . Le comédien au physique taillé à la serpe incarne merveilleusement l’un de ces déracinés de la paysannerie, sorte de Buster Keaton ébahi qui promène sur le monde le regard d’un funambule. Ce spectateur impassible est un peu à l’image de son réalisateur. Yves Caumon semble au premier abord farouche, mais une fois la parole échauffée, il vous parle avec plaisir, presque avec volubilité, attentif au choix de ses mots, rectifiant une idée fausse, écoutant patiemment même une anecdote. Ses films lui correspondent bien : des dialogues au cordeau mais vivants, une photographie sobre, des plans ajustés, la poésie de moments en suspens, d’instants de grâce. Et une ironie savoureuse, contenue, que traduit parfois le cocasse ou le burlesque d’une situation.
Son ami de près de vingt ans, Jean-Raymond Garcia, dit de lui que c’est un « mec étonnant », fumant la pipe comme un pompier et jouant encore au rugby à plus de quarante-cinq ans passés. Yves Caumon appartient à cette génération de cinéastes indépendants qui ont bénéficié de l’accompagnement des Régions pour tourner leurs films, le Centre, Midi-Pyrénées et l’Aquitaine dans son cas.
La plastique des lieux
Son nouveau long-métrage, L’Oiseau , a été réalisé à Bordeaux – en 35 millimètres comme les précédents. Il revient à la source des premiers courts et de leurs personnages féminins, peignant cette fois une trentenaire en exil dans son quotidien. « Une de ces trentenaires qui ne sont déjà plus dans la vie, fantôme parmi les fantômes des grandes villes, des anonymes tellement anonymes qu’on finit par les oublier », commente le cinéaste. De l’intrigue, on apprendra peu de chose – le film étant en montage pour la sélection à Cannes, la sortie en salles étant programmée pour septembre 2011 – si ce n’est que l’héroïne est interprétée par la gracile Sandrine Kiberlain dans un rôle mélodramatique. L’oiseau, c’est un peu son alter ego, être fragile aussi fugace que peut l’être la vie.
En revanche, de Bordeaux, Yves Caumon parle avec beaucoup de justesse et d’empathie, évoquant son atmosphère « indéfinissable, très romantique ». Aucune ville ne ressemble à une autre, bien sûr, mais celles des confins, Marseille également, semblent avoir à ses yeux un charme particulier. À quoi cela tient-il ? « Au ciel, à la Garonne, vous répond-il… Bordeaux est une ville où l’on peut se sentir à la fois très prisonnier et en même temps elle a du souffle, un souffle qui emporte l’imagination. » Quand on l’écoute, on perçoit le regret d’une ville aux accents sombres, peuplée de « chômeurs et de voyous » que remplacent désormais touristes et étudiants. Des contrastes, il en a cependant retrouvés en déambulant autour de Belcier, du bas Lormont ou des bassins à flot.
Pour Yves Caumon, la plastique d’un film, ce sont d’abord « les choses qui ne bougent pas, son décor ». Il cite Cergy-Pontoise dans L’Ami de mon amie d’Éric Rohmer ou Jacques Demy dans Les Demoiselles de Rochefort qui a su transformer une ville de casernes en une féerie douce-amère.
Au fond, le terrain de prédilection d’Yves Caumon c’est peut-être tout simplement la province. Une province qui n’a rien de pittoresque ni de régionaliste, intemporelle, sans définition géographique déterminée. Il vit à Gaillac, dans le Tarn, ce qui est plutôt atypique chez les cinéastes français en activité, et tourne ses films systématiquement en dehors de Paris, même s’il reconnaît que c’est beaucoup plus compliqué ! Ses collaborateurs de plateau ou de montage se succèdent au fil des hasards, mais il travaille depuis longtemps avec le même producteur, Bertrand Gore, « à armes égales », sans tyrannie d’un côté comme de l’autre, dans un souci partagé d’artisans perfectionnistes. Jean-Raymond Garcia dit d’eux qu’ils sont l’un des rares tandems ayant résisté à « l’usure des premiers courts et longs-métrages ».
Des mots et des silences
Avant la magie des images, le cinéma c’est d’abord des mots, ceux du scénario. Yves Caumon rédige les siens avec autant de soin qu’un roman – certains ont été coécrits –, dispose les blancs typographiques comme autant de silences qui rythment la lecture, de vides qui alternent la parole choisie et l’indicible des sentiments. Les titres des séquences de L’Oiseau se lisent d’ailleurs moins comme des indications qu’ils n’évoquent des atmosphères, des états : « oublié », « silhouette », « dépeçage », « no sex », « dans le noir », « appel », « réponse », « hurlements », « promesses », « passage »… Le scénario doit avoir « une force de frappe, poursuit-il, pour convaincre, mais aussi devenir le livre de chevet des comédiens, un objet qu’ils aiment ».
Cinéaste du temps qui s’écoule, Yves Caumon égrène sa petite musique qui déjoue la banalité des apparences, telle une métaphysique du sensible. « Je fais du cinéma pour lui rendre un tout petit peu de l’amour qu’il m’a donné. Je fais des films pour faire danser les questions, interroger celles pour lesquelles je n’ai pas de réponses. »
Dans une scène d’Amour d’enfance , le personnage de Paul, joué par Mathieu Amalric, vient de rouler avec sa voiture sur Bernard Blancan (Aimé) et de l’expédier dans un fossé. Cette mini-tragicomédie digne de Beckett s’est déroulée sans fracas, comme une plainte sourde. Le plan d’après, les deux hommes fument une cigarette. Le regard tourné vers la caméra, Paul interroge son compagnon d’infortune hors-champ : « Pourquoi les choses changent, Aimé ? Pourquoi tout n’est pas comme avant ? »
Les films d’Yves Caumon sont produits par Blue Monday Productions. L’Oiseau a reçu le soutien de la Région Aquitaine.
Amour d’enfance est disponible en DVD chez Océan Films, Cache-Cache chez Films Distribution (avec deux courts-métrages inclus).
1. Centre national du cinéma et de l’image animée, établissement du ministère de la Culture.




