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Entre les lignes : Flaubert, l'Empire de la bêtise, ouvrage collectif sous la direction de Anne Herschberg Pierrot

Dernière mise à jour le vendredi 16 mars 2012

Flaubert en était convaincu : quelque chose en lui attirait les idiots, les fous et les animaux. « Est−ce qu'ils devinent que je les comprends, parce qu'ils sentent que j'entre dans leur monde ? » écrivait−il dans une lettre, en 1845, dans laquelle il avoue ressentir envers ces parias de l'intelligence, une certaine « tendresse qui va jusqu'à la sympathie ». C'est certain, il veut comprendre, et/ou combattre cette bêtise ; il veut aider les bêtes, et/ou détruire les rouages de ce qui lui apparaît aussi être une paresse inadmissible, un étau implacable, un fléau. Aussi la bêtise devient−elle pour lui un véritable objet d'étude, qu'il décortique à la manière d'un scientifique. La question est de savoir pourquoi, la question est de savoir comment ? Tel est l'objet de cet ouvrage collectif où la bêtise chez Flaubert est à son tour analysée par dix auteurs, tous grands spécialistes de littérature : Pierre Bergounioux, Pierre−Marc de Biasi, Françoise Gaillard, Anne Herschberg Pierrot, Claude Mouchard, Jacques Neefs, Pierre Pachet, Florence Pellegrini, Elisheva Rosen, Pierre Senges.

Entendons-nous bien, il convient de ne pas se méprendre sur la définition de la bêtise. Elle n'est ni inintelligence, ni naïveté, ni sottise... lesquelles sont excusables et même attendrissantes. Flaubert éprouve en effet une réelle empathie pour  les simples. Au contraire, et c'est sans doute pourquoi il est autant fasciné par elle, Flaubert, de par sa condition d'écrivain, entre en dissidence contre cette chose molle qui annihile les esprits de masse, la véritable bêtise, "la pire de toutes", celle qui "se gausse de la simplicité", "cette humanité qui pullule sur le globe, comme une sale poignée de morpions.". Celle qui se satisfait des lieux communs, dans un douillet consensus où s'enlisent la pensée humaine et l'esprit d'analyse. Celle-ci, il la traite comme un ferment, une levure de création littéraire, comme un scientifique observe, dans une boîte de Petri, l'évolution malsaine d'un virus ou d'une bactérie. De cette même manière savante et questionneuse, il en explore les différentes phases d'évolution. Il cherche ainsi à y retrouver ce qu'il y a d'humain, afin de la sublimer, décortiquant son extrême complexité: car s'il y a en elle une part de "charogne", de cet esprit paresseux qui entre en décomposition, il reconnaît égalment qu'il existe une "bêtise de l'intelligence", cette fausse route sur laquelle on s'engage parfois en étant si supérieur et si sûr de soi. Il en va également de la bêtise humaine comme il en va de "la Bête", Satan lui-même, qui humilie et tue.

"La bêtise active", la plus dangereuse, se croit supérieure à tout. Dans cette optique, ceux qui sont atteints de cette forme de paresse malveillante n'en sont jamais conscients. Là est l'avatar le plus diabolique! Tout ce que la bêtise contient finalement d'humanité... Que doit-on retenir de tout cela? Qu'il faut lire et relire Flaubert! Comme tous les grands textes, ses écrits sont encore aujourd'hui le reflet d'une certaine forme de notre actualité, et contiennent peut-être les réponses aux dérives lancinantes de nos sociétés moralisatrices et bien pensantes.

Anne DUPREZ

Flaubert, l'Empire de la bêtise . textes réunis et présentés par Anne Herschberg Pierrot.
Editions Nouvelles Cécile Defaut, Janvier 2012.