Vous êtes ici : Accueil > Écrit et livre > Édition > Salon du livre de Paris > Salon du livre de Paris, du 20 au 23 mars 2015 > Ilot littérature

Ilot littérature

Dernière mise à jour le lundi 16 mars 2015

Comment j’ai édité certains de mes livres
Rencontre avec des éditeurs aquitains à propos de certaines de leurs publications récentes.

Les éditions Delphine Montalant
Avec l’éditrice Delphine Montalant

montalant

 Le bleu lui va si bien , de Noémie Lance, éditions Delphine Montalant, 2014
« Traditionnellement je suis une éditrice de premiers romans. J’adore le premier roman parce qu’il est comme une énorme valise que l’auteur mettrait sur la table. J’aime la maladresse du premier roman, pour laquelle j’ai de la tendresse. Ici, comme d’habitude, un manuscrit envoyé par une inconnue. Une première lecture qui me plait, un contact avec l’auteur et ensuite un travail ensemble. Je travaille beaucoup avec les auteurs, surtout de premiers romans, parce que je pense qu’il faut faire plaisir au lecteur. Sans être un faiseur, l’éditeur peut connaître quelques techniques, de construction notamment. Le plus important surtout, c’est de trouver la musique. Lire le texte à haute voix avec l’auteur, pour sentir ce qui ne va pas.

Le bleu lui va si bien  est l’histoire de Martin, personnage qu’on a tous rencontré un jour, maladroit, pénible, à trente ans vit encore chez sa maman, mais attachant, alors on a envie de savoir comment il va se débrouiller. Et puis il y aussi une surprise, un vrai choc dans le livre, que j’ai trouvé fort et habile, impossible à dévoiler sans dénaturer l’émotion des futurs lecteurs !
L’énorme valise ? Et bien, quand je reçois un premier roman, j’imagine que la personne a déjà écrit d’autres livres. Pour Jean-Philippe Blondel, le premier roman que j’ai publié, Accès direct à la plage , était en fait son dix-neuvième livre envoyé aux éditeurs ! Comme rien n’a été publié, que ces auteurs n’ont encore rien dévoilé, ils ont plein de choses sur le cœur, leur premier roman est comme une grosse valise posée sur la table… Pour le deuxième roman, ce n’est plus pareil, les auteurs ont perdu un peu de leur innocence. »

montalant1

Le lion de la jungle profonde , de Lapoum’, illustrations de Jean-Christophe Mazurie, éditions Delphine Montalant, 2014
« L’histoire de ce livre est née dans la région, puisque l’auteur et l’illustrateur sont de Blaye (en Gironde) où je les ai rencontrés au salon du livre. Ils avaient décidé de travailler avec moi. Ils aimaient le travail que je faisais, alors ils m’avaient choisie, par envie d’une vraie proximité avec leur éditeur. Eux étaient amis mais n’avaient jamais réalisé de projet ensemble. Nous sommes partis de l’histoire, sur laquelle l’illustrateur a fait quelques propositions, que je n’ai pas aimées, lui disant pourquoi et ce que j’imaginais plutôt. Nous avons ensuite travaillé tous les trois, puis monté le livre, ensemble. Ça a été formidable parce que c’est devenu notre livre à nous trois, je dirais même à nous quatre, en incluant Aude Vercier, la graphiste-maquettiste, dont le métier est souvent oublié malgré son importance. Oui, c’était une première pour moi, ce travail en groupe qui nous a réunit… dans la vraie vie !  »

Les éditions La Cheminante
Avec l’éditrice Sylvie Davreau

cheminante

Les Maquisards , d’Hemley Boum, éditons La Cheminante, 2015
La collection Harlem Renaissance
« Ma rencontre avec Hemley Boum ? Elle a eu lieu à Paris, elle avait été sensible à mon texte de présentation dans le catalogue du salon du livre, qui parlait de la défense de l’universalité de nos singularités. Explicitement. Parce que ma maison d’édition, c’est ça. Et comme elle cherchait à établir une vraie relation avec un éditeur, elle m’a proposé son deuxième livre, Si d’aimer , roman choral situé dans la société bourgeoise de Douala, que nous avons publié en 2012 et avec lequel, ensemble, nous avons fait un sacré chemin. Son nouveau livre, Les Maquisards , est une saga familiale, à la fois romanesque et très documentée, qui révèle le rôle du peuple bassa dans l’indépendance coloniale du Cameroun.
Un livre doublement important puisqu’il ouvre aussi le bal de notre nouvelle charte graphique, créée par un designer londonien, qui devrait donner une identité plus forte à la maison d’édition, tant auprès des lecteurs que des libraires. Un cercle, toujours placé au centre de la couverture, y symbolisera notre façon d’être ensemble.

Autre temps fort, c’est la création de la collection Harlem Renaissance , qui prend sa source dans le mouvement des artistes noirs américains du début du XXe  siècle et l’expression de leur négritude. Revendication d’une singularité au sein d’une culture commune, qui résonne de façon extraordinaire par son actualité. Car c’est ce dont nous avons besoin encore aujourd’hui : être ensemble et permettre à chacun d’exprimer son être singulier. D’où mon désir très vif de publier des textes classiques issus de ce mouvement, dont la richesse est infinie, et de solliciter, dans cette filiation, des auteurs d’aujourd’hui. La collection compte déjà quatre titres. Elle s’est ouverte avec Le Chant des possibles , de l’artiste contemporain Marc Alexandre Oho Bambe, et se poursuit avec la traduction de Sables mouvants , destin d’une Emma Bovary américaine, roman écrit en 1928 par Nella Larsen. »

Les éditions de l’Attente
Avec l’éditeur Franck Pruja

attente

Tant qu’il fera jour  - une histoire de l’Amérique , de Keith Waldrop, traduit de l’anglais (États-Unis) par Paol Keineg, éditions de l’Attente, 2015
« Notre premier roman publié ! Un livre important pour nous, de l’américain Keith Waldrop, son seul roman, que nous a confié le traducteur Paol Keineg. Nous connaissions l’œuvre du poète mais n’avions jamais lu le romancier. C’est un récit autobiographique et familial, à la croisée de deux histoires, celle de l’Amérique entre les années 40 et 60, et celle d’un garçon qui tente d’échapper à une éducation religieuse dans une famille très croyante.

Né en 1932, Keith Waldrop a reçu en 2009 le National Book Award for Poetry . Nous avions déjà publié plusieurs textes de sa femme, Rosmarie, et aussi de celui que Jacques Roubaud appelle le « troisième Waldrop », écrits à quatre mains par Keith et Rosmarie.

Ils sont un peu nos parents spirituels, qui nous ont mis le pied à l’étrier dans le monde éditorial. Ils vivent à Providence (USA) mais nous avions eu la chance de les rencontrer, au début des années 90, à l’abbaye de Royaumont (France), quand avaient encore lieu les séminaires de traduction. Deux ans plus tard, ils nous ont accueillis un week-end chez eux, dans une maison tapissée de livres, avec même une presse à la cave, parce qu’à l’époque ils imprimaient leurs livres ! Enseignants, auteurs, éditeurs et traducteurs, ils étaient tout cela à la fois ! Leur énergie créatrice complètement folle et leur goût des belles choses sont à l’origine de notre envie de découvrir et de transmettre la poésie en France.

Quand Paol Keineg nous a proposé sa traduction, c’était la première fois que nous avions entre les mains un roman de 260 pages… que nous allions certainement publier ! Impossible pour une maison d’édition de refuser une telle offre, qui nous a plus immédiatement et correspond aussi à une certaine évolution de nos publications, à la fois vers une poésie plus expérimentale et vers une poésie sous forme de récits, de textes linéaires.`

Des petits livres colorés de nos débuts il y a plus de vingt ans, à l’édition aujourd’hui de cet épais roman, il s’agit peut-être d’une autre page de notre histoire qui se tourne… »

Les éditions Moires
Avec l’éditrice Virginie Paultes

moires

Les bijoux de Nout , de Stephan Ferry, éditions Moires, 2015
« Qu’est-ce qui est le plus difficile dans un roman ? Pourquoi ai-je mis tant de temps à publier un roman ? Parce qu’il faut que le rythme soit là, de la première à la dernière page. Et très souvent, cela s’essouffle, on lève la tête, et puis cela reprend, mais ce que je recherche c’est une présence permanente du rythme, dans l’histoire, dans la langue…
C’est un manuscrit que j’ai reçu d’un auteur bordelais. Le récit de la fuite d’un jeune homme, seul, des Vosges jusqu’à Bordeaux, dans les années 60. Et les rares personnages qu’il rencontre sont des êtres fantastiques.

La langue m’a intriguée, son utilisation de l’argot en particulier, et les premières pages m’ont séduite immédiatement. Peut-être aussi ma proximité personnelle avec cette période. Au-delà de l’histoire d’une maison d’édition, notre propre vie a aussi une influence sur notre choix de textes.
Donc, j’ai trois priorités : la langue, le rythme et puis aussi la liberté de lecture. J’ai besoin d’être libre dans ma lecture, de m’approprier le texte et de pouvoir l’interpréter comme je le veux.
J’ai trouvé ces trois qualités dans ce texte. Avec, en plus, la surprise. J’ai besoin d’être surprise, pas forcément par l’issue du roman, par ses personnages, par l’histoire ou que sais-je encore, mais par l’ensemble !
Nout ? Quoi, vous ne savez pas qui est Nout ? (rires ) Mais c’est la déesse des astres, en Égypte !

moires1

Derrière les grilles du Luxembourg , de Pablo Mehler, éditions Moires, 2014
« Ici, ma rencontre avec le manuscrit a eu lieu par une connaissance. Seulement cinq nouvelles à l’origine, alors j’ai été frustrée à la fin de ma lecture. Et hors de question de frustrer aussi tous les lecteurs, il m’en fallait une de plus ! Désolée, j’ai dit, mais pour le publier, il m’en faut six ! L’auteur s’est pris au jeu et m’en a offert deux de plus !

Toutes les nouvelles se déroulent dans un jardin du Luxembourg reproduit à l’identique, presqu’au buisson prêt, dans des allées que chacun peut retrouver, avec des personnages familiers. Il y a la fille au chien, le loueur de bateau, le gardien, le joggeur…

Avec chaque fois d’incroyables histoires dont on se dit, non, ce n’est pas possible, cela va s’arrêter… et puis on comprend que cela pourrait nous arriver aussi.

Actuellement ? Stephan est en train d’écrire un recueil de nouvelles et Pablo un roman ! Que nous publierons l’année prochaine. »

Les éditions Le Temps qu’il fait
Avec l’éditeur Georges Monti

temsp

L’Égyptienne couchée, de Gérard Farasse, éditions Le Temps qu’il fait, 2014
« Fondamentalement c’est bien toujours la même histoire, d’abord une histoire de goût et puis, en même temps, un projet d’ensemble, une fidélité à un auteur… Les arguments habituels de l’édition ! Même si aujourd’hui il y a pas mal de façons de raconter ces histoires, et qui tendent plutôt à la construction d’un mythe…
Comme les trois précédents que j’ai publiés, L’Égyptienne couchée est un livre de petites proses, ainsi que Gérard Farasse lui-même les qualifiait. Petites proses qu’en général j’aime beaucoup… Comme lecteur plus que comme éditeur, car comme éditeur j’aurais dû abandonner cela depuis longtemps eu égard au fait que cela n’intéresse à peu près personne ! Je n’ai jamais compris pourquoi d’ailleurs, parce que c’est à la fois agréable à lire, ça va vite et ce sont des supports de pensée et de rêverie formidables… Les gens aiment bien s’immerger dans les longues histoires qui durent longtemps, même quand elles sont plates et sans intérêt. Il faut que cela les accompagne pendant huit jours sinon cela ne tient pas (rires ).

Ma rencontre avec l’auteur s’est faite uniquement par le livre, par l’envoi de son premier manuscrit, Belles de Cadix et d’ailleurs . C’était un universitaire, spécialiste en particulier de Francis Ponge, sans doute plus vivant que beaucoup d’autres universitaires, c’est-à-dire intéressé par la littérature vivante, contrairement à d’autres, plutôt des… pas forcément des fossoyeurs (rires ), mais… des archivistes.

Il est un auteur emblématique de ce que j’aime en littérature, cette approche en biais, avec une nourriture littéraire derrière, des références à la littérature lue, mais toutes choses qui ne sont évidemment pas nécessaires pour la lecture de ses livres, des livres en général d’ailleurs.

Il y a chez lui une allusion permanente à ses origines populaires, à des choses ayant trait à la vie en général, en même temps qu’une sorte de travail presque de brocanteur des mots, de brocanteur des images, des idées…

Une prose française classique, élégante, avec de l’humour, beaucoup d’humour, mais très contenu.

Tout ce que j’aime.

À la fois populaire et très savant. Une véritable culture, au sens fort, pas celle qui est instrument de domination mais celle au contraire qui est instrument de liberté. Une sorte d’attachement aussi à l’enfance, au monde dans lequel on a vécu, celui de ses parents… Bien entendu toutes choses qui ne sont pas à prendre par leur côté passéiste ou réactionnaire. Ici aussi, au contraire et comme toujours, pas les outils d’enfermement mais ceux de la libération.

Voilà… Ce sont toutes ces qualités-là que j’aime et qui sont dans le travail de Gérard Farasse. »

Les éditions Gaïa
Avec l’éditrice Suzanne Juul

gaia

Karitas , de Kristín Marja Baldursdóttir, traduit de l’islandais par Henry K. Albansson, nouvelle édition 2014
«  Karitas est un roman emblématique de notre catalogue, important pour la maison d’édition, comme le fut avant lui, et le demeure toujours, Le livre de Dina  de la norvégienne Herbjørg Wassmo,

C’est la raison pour laquelle, même s’il existe en poche, nous avons souhaité le rééditer en grand format, afin qu’il soit toujours disponible aux éditons Gaïa.

Un livre est toujours une histoire de rencontres. Ce mot est très important pour un éditeur. Rencontres avec des textes, bien sûr, mais aussi, comme nous ne pouvons pas toujours les lire dans la langue originale, rencontres avec d’autres lecteurs, qui partagent leurs lectures et vous conseillent.

Pour ce texte en particulier,  que je ne pouvais pas lire en islandais, langue que je ne connais pas, j’ai eu la chance de pouvoir le lire dans sa traduction en danois, ma langue natale. Et j’ai tout de suite aimé la force de cette femme, son rêve d’un autre destin qui passerait par la peinture, dans l’Islande du début du XXe  siècle, pays encore très rude, très éloigné de ce qu’il est devenu aujourd’hui.

Karitas  n’est pas tant un livre sur la place et l’importance de l’art dans la vie que sur la possibilité de prendre en main son existence, son désir amoureux aussi. On y trouve surtout ce regard particulier, si fréquent chez les écrivains nordiques, on pourrait dire une certaine ironie, mais le mot a un sens plus dur en français qu’en danois ; alors plutôt un certain détachement, une certaine distance, qui empêche au pathos de l’emporter, même dans les situations les plus tragiques. Des destins douloureux, des vies difficiles, racontés avec émotion, humour aussi, c’est ce que nous aimons beaucoup — et les lecteurs avec nous ! — dans les romans que nous rencontrons et choisissons de publier. »

Par Olivier Desmettre