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Alfredo Pita

Du 1er au 30 avril 2008 , en Aquitaine. Alfredo Pita est né au Pérou en 1948. Journaliste à Lima dans les années 80, il a couvert l’information au début de la terreur dans son pays. Il vit depuis 1984 à Paris et travaille à l’Agence France-Presse.

Dernière mise à jour le mardi 22 novembre 2011

Du 1er au 30 avril 2008 , en Aquitaine. Alfredo Pita est né au Pérou en 1948. Journaliste à Lima dans les années 80, il a couvert l’information au début de la terreur dans son pays. Il vit depuis 1984 à Paris et travaille à l’Agence France-Presse.

Au mois d’avril dernier, Écla Aquitaine a accueilli l’écrivain Alfredo Pita à Bordeaux. Cette résidence a été consacrée presque exclusivement à l’écriture d’un nouveau roman qu’Alfredo Pita espère publier prochainement. Deux rencontres ont ponctué son séjour quasi monacal : l’une à la Maison de l’Amérique latine le 9 avril en compagnie d’un autre écrivain péruvien  : Santiago Roncagliolo, la seconde à la médiathèque de Biarritz le 12 avril. Alfredo Pita a écrit son premier roman en exil.

Son regard est constamment braqué sur l’Amérique latine. Alfredo Pita a publié deux recueils de nouvelles dans son pays et obtenu plusieurs prix de poésie. Traduit en France par les éditions Métailié, Le Chasseur absent  a obtenu le prix Las Dos Orillas décerné à Gijon en Espagne (1999) ce qui lui vaudra d’être publié simultanément en Allemagne, Espagne, France, Grèce et Portugal.
 Le Chasseur absent  est un voyage de retour sur la terre natale. Ce qui devait être un simple voyage professionnel prend la tournure d’un retour sur soi avec son flot de chocs émotionnels, de doutes, de remises en question et de

Catherine Lefort. Dans votre écriture, il est beaucoup question de l’évolution du Pérou, de vos racines, de l’exil et de ses arrachements…
A.P. Oui, et c’est compréhensible. La littérature péruvienne a une tradition narrative axée fondamentalement sur le réalisme. La tradition narrative péruvienne, c’est un miroir qui essaie non seulement de refléter, sinon d’organiser et rendre cohérente une réalité chaotique  : la vie, l’histoire de mon pays, ses perspectives de futur. Ce chaos est terriblement douloureux et pas seulement pour les écrivains. Au Pérou il y a des écrivains, et de très bons, qui se sont essayés à l’écriture pour l’écriture en soi – une démarche absolument concevable et que moi-même j’aimerais tenter, car je pense que la poésie est le sang de l’écriture –, mais, pour moi, comme pour la grande majorité des narrateurs péruviens, la réalité toujours s’impose et nous oblige à la regarder en face. C’est un défi inévitable, un besoin de comprendre la vie parfois absurde que nous a imposé notre histoire. Le Pérou est une entité informe et je dirais projective, qui s’impose presque comme une réalité fictive, comme un chaos qu’il faut ordonner pour pouvoir le comprendre, pour éventuellement pouvoir se guérir de lui. C’est peut-être une explication.

C.L. Ce premier roman, Le Chasseur absent , a vu le jour en France. Auriez-vous pu l’écrire de la même façon au Pérou ?
A.P. J’avais écrit au Pérou, avant mon départ, une nouvelle qui s’appelait le Chasseur et son ombre. C’était l’embryon du Chasseur absent. Mais il faut reconnaître que dans les conditions objectives de ma vie, à l’époque, là-bas, à Lima, je n’aurais pas pu écrire ce roman. L’exil, volontaire, ne m’a pas donné seulement un cadre matériel plus favorable pour mon travail d’écriture mais, aussi, la distance nécessaire pour la réflexion et la synthèse. Et une vue d’ensemble inestimable…

C.L. Sur le plan de la construction de votre livre, il y a plusieurs niveaux, plusieurs histoires qui se croisent dans le temps : celles des étudiants de l’époque des faits, et puis ce qu’ils sont devenus vingt ans après ; celle d’Arturo Pereda qui, en s’exilant, a voulu oublier son passé mais celui-ci lui est revenu comme un boomerang.
 Est-ce une façon de montrer l’évolution de la société ?
A.P. Montrer cette évolution ou la comprendre  ? Comme je vous le disais avant, pour un Péruvien il s’agit parfois de se guérir de sa société et de son histoire. Un écrivain a la chance de pouvoir essayer de le faire, plus que le reste des gens peut-être. Sans trop m’en rendre compte, je n’ai pas seulement raconté une histoire, mais aussi approché le champ des rituels. Écrire ce roman a été pour moi une tentative de salut, une cérémonie, quelque chose de semblable aux rites de purification des chamans.

C.L. À l’intensité de l’écriture, l’on sent que ce livre a été pour vous une nécessité.
 Pour raconter le pays ? Pour panser les blessures ? Pour liquider la frustration de l’exil ?
A.P. L’écriture crée son propre langage en fonction du projet. L’écrivain parfois, sans le vouloir, devient un médium. Ma modeste expérience m’a appris qu’il n’y a pas de moment plus extraordinaire que celui où on cesse d’écrire rationnellement une histoire, quand c’est l’histoire même qui prend les commandes, quand elle se pose sur votre épaule, comme un vieil oiseau plein de sagesse, et commence à vous dicter l’histoire…

C.L. Comme pour beaucoup d’écrivains péruviens, les périodes de révoltes et de répression nourrissent votre travail.
 Quelle part faites-vous entre l’écriture du journaliste et celle de l’écrivain ? Et comment la jeune génération s’empare- t-elle de ces violences ?
A.P. Le journalisme m’a donné une vision immédiate, qui se veut très objective, et même crue, de la vie et des choses, mais cette vision parfois peut être aussi très cynique, donc je me méfie. J’essaie donc d’oublier que je suis un journaliste quand j’écris de la fiction. Il faut dire aussi que le journalisme est mon gagne-pain – je n’ai pas encore appris à écrire des best-sellers – et dans cette mesure la plupart du temps il m’use et me laisse sans l’énergie nécessaire pour faire face à mes projets, à mes fantasmes littéraires. Ce n’est pas forcément un allié.
 La violence meurtrière, je l’ai vue en direct, en Ayacucho, et, pendant longtemps, cette expérience m’a interdit d’une certaine manière de la traiter comme matière fictionnelle.
 Maintenant, vingt ans après, je me pense libéré de mes interdits, de mes scrupules, de ma pudeur. C’est difficile de faire de la fiction avec du sang qu’on a vu versé par terre. Mon cas, il me semble, est celui de beaucoup des écrivains de ma génération. Les jeunes, les nouveaux écrivains, je pense qu’ils se sentent beaucoup plus libres. Ils n’ont pas vu vraiment la violence, ils peuvent donc l’ignorer ou, éventuellement, jouer avec, la malaxer comme ils veulent.

 C.L. Vous avez séjourné un mois à Bordeaux. Que vous a apporté votre résidence ?
A.P. Beaucoup, beaucoup. Pour commencer, cela m’a permis de couper net, pendant un long et très profitable mois, avec le journalisme.
 Et ça, c’est beaucoup. Mon travail a avancé d’une façon décisive pendant ces quatre semaines d’isolement, de réflexion et de production. Je suis très reconnaissant, donc, à Écla Aquitaine, à ses responsables, à son équipe formidable et chaleureuse.

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